Je ne vais pas mourir bientôt
C’est bizarre parfois le « timing ». Hier avant-midi, j’écrivais un article où je faisais allusion à une maladie chronique en ironisant sur le fait que j’allais mourir un jour. L’après-midi, j’ai eu un cours de trois heures qui traitait de la mort.
Rassurez-vous ce n’est pas pour bientôt… la mienne du moins… à moins d’un triste accident, on ne sait jamais…
Sauf qu’il n’y a pas si longtemps, je croyais le contraire. Je me disais qu’au rythme où allaient les choses, je ne me rendrais pas à 50 ans. De toute façon, la vie devenait de plus en plus ennuyante, inintéressante, inutile. J’y aurais probablement mis fin moi-même.
Au début, malgré mon manque d’énergie et mon besoin énorme de repos, je trouvais la situation tolérable. Fondamentalement, je suis une personne plutôt contemplative. Je pouvais donc accepter de perdre mon corps. Par contre, l’idée de devenir invalide était plus insupportable, car mon côté indépendant frôle la pathologie. Je me disais que, tant qu’il me restait ma tête, tout ne serait pas si pire. Je pourrais au moins faire des choix, décider de ma vie ou de ma mort. Je pourrais lire, discuter, réfléchir.
Je pouvais également accepter la solitude, de perdre mes amis à force de dire non aux invitations ou de dire oui, puis de changer d’idée parce que j’étais trop fatiguée. Là encore, j’ai assez d’imagination pour m’occuper et faire des choses qui me plaisent en solitaire. Cependant, j’avoue que le manque de rapports sociaux m’affecte énormément. J’ai besoin d’un minimum de contacts, d’avoir des discussions, de connaître des points de vues différents. Mais je me disais que je pouvais toujours recommencer à lire pour me stimuler intellectuellement.
Avec le temps, j’ai fait une croix sur l’amour parce que je n’avais aucune énergie à mettre là-dessus et zéro libido. De toute façon, je n’envisageais plus vraiment l’avenir, j’arrivais à peine à faire les tâches quotidiennes. (Voilà pourquoi j’ai développé une expertise en procrastination!). Je ne vivais pas au jour le jour, mais heure pas heure. Je passais l’aspirateur, puis j’allais me coucher. Je dormais entre les brassées de lavage. Je ne sais pas comment je réussissais à travailler mon 8h par jour, mais après j’étais totalement K.O.! J’avais mal partout. J’avais plein de bleus sur le corps (je me cognais constamment parce que j’avais des pertes d’équilibre.). Oui, tout ça je l’avais accepté (alors ne venez pas me dire que je suis pessimiste!)
Sauf que j’ai commencé à perdre la mémoire. Pour les autres qui ne me voyaient pas régulièrement, c’était juste drôle et anecdotique. Pour moi, ça devenait inquiétant. Je devais, de plus en plus, définir les choses et décrire les lieux car je ne trouvais plus les mots justes ni les noms des personnes dont je voulais parler. J’ai commencé à oublier des rendez-vous ou les choses que je devais faire. Je devais tout noter. Le nombre de fois où j’arrivais dans une pièce et que je ne savais plus pourquoi je venais là était trop élevé. Ça m’arrivait plusieurs fois par jour. J’avais de la difficulté à suivre une conversation parce que j’en manquais des bouts et pourtant, je n’avais jamais eu de problème d’attention avant.
Bref, à un moment donné, la fin de ma vie, je l’ai souhaité. Si je perds la tête, il me reste quoi?
Je l’ai alors imaginé la fin de ma vie. Je me voyais étendue sur un lit (parce que je dormais tout le temps), dans la désordre (car je n’arrivais plus à accomplir les tâches quotidiennes), chauve (parce que je perdais énormément mes cheveux), obèse morbide (parce que je prenais constamment du poids), la peau craquelée (car elle était extrêmement sèche), seule (parce que je n’étais plus intéressante et que j’étais devenue très lente intellectuellement), emmitouflée (car j’avais tout le temps froid), sans enfant (parce que tout le reste), sans travail (car invalide), honteuse (parce qu’incapable et inadaptée) mais surtout, surtout, j’avais oublié les meilleurs moments de ma vie.
Après avoir eu cette vision, j’ai arrêté de penser que c’était de ma faute. Que si j’étais dans cet état là, ce n’était pas parce que j’avais trop travaillé durant mes études, ni parce que j’avais manqué de soleil les années où j’ai travaillé le soir et vécue la nuit, ni parce que je mangeais moins bien et que je ne faisais plus d’exercices, ni parce que j’étais soudainement devenue paresseuse.
Rendue là, pénurie de médecin ou pas, j’ai décidé de consulter et de dire à quel point j’étais épuisée, d’expliquer tous les efforts que j’avais mis pour changer mes habitudes de vie, que je ne savais pas quoi faire de plus, que je ne me sentais pas encore en dépression mais que ça arriverait si ça continuait comme ça.
C’est comme ça que j’ai su que je faisais de l’hypothyroïdie, un problème de glande thyroïde. Une maladie qui ne se guérit pas mais qui se soigne bien. Depuis janvier, je prends du Synthroid (les info sont en PDF) et je me sens beaucoup mieux. Mon appartement est propre. Je n’ai presque plus besoin de faire des siestes. J’ai retrouvé ma vitesse au travail. Je ne perds plus mes cheveux. J’ai recommencé à m’entraîner. Les quelques bleus que j’ai viennent du kick boxing. Je dirai que j’ai encore des troubles de mémoire et de concentration, mais j’ai quand même remarqué une amélioration significative.
Alors non, je ne vais pas mourir bientôt.
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